Quand on lit un texte en arabe, surtout un texte classique, on a souvent cette impression étrange : sur le moment, tout semble clair, on s’émerveille devant une tournure, on note mentalement un mot nouveau, on se promet de s’en souvenir. Et puis on tourne la page. Une semaine plus tard, il ne reste presque rien.
Ce n’est pas un problème de mémoire. C’est un problème de méthode. Ce que la lecture seule ne fixe pas, l’écriture le fixe. Et c’est précisément à cela que sert un carnet de lecture.
Les anciens connaissaient bien cette méthode. Beaucoup tenaient un carnet où ils notaient, peu à peu, ce qui les avait marqués dans leurs lectures : un vers, une expression, …
. Au bout de quelques années, ces carnets devenaient des trésors personnels, parfois plus précieux que les livres dont ils étaient tirés.
Tu n’as pas besoin d’écrire un livre. Mais tu as besoin de ce carnet.
Pourquoi ça marche
Quand tu lis et que tu passes à la suite, ton cerveau fait un travail superficiel. Quand tu lis et que tu t’arrêtes pour écrire, tu changes complètement de mode : tu choisis, tu sélectionnes, tu reformules, tu te demandes pourquoi cette phrase t’a touché. Ce micro-effort, répété sur des centaines de lectures, finit par former en toi une véritable bibliothèque intérieure.
Ce que tu écris dans ton carnet, tu le retiens. Ce que tu retiens, tu finis par le réutiliser. Et ce que tu réutilises devient ta langue.
Ce qu’on note dans son carnet
Pas besoin d’un système compliqué. Voici ce qui mérite vraiment d’y figurer :
Une expression qui t’a frappé. Pas une expression « utile », non ! une expression qui t’a touché, qui t’a fait t’arrêter, qui sonnait juste. Note-la avec son contexte : la phrase entière, et si possible la situation. Sans le contexte, l’expression perd sa moitié.
Une tournure à imiter. Parfois, ce n’est pas un mot ni une expression, c’est une façon de construire la phrase. Une manière d’enchaîner deux idées. Note-la, et essaie, le soir même ou le lendemain, d’écrire une phrase à toi sur le même modèle.
Une image, une comparaison. La littérature arabe est riche en images. Quand tu en croises une qui te paraît juste, note-la. Au fil du temps, tu te constitueras un répertoire personnel d’images, dans lequel tu pourras puiser quand tu écriras ou parleras.
Le nom de l’auteur et de l’œuvre. Très important. Sans cette source, dans six mois, tu auras oublié d’où vient ce que tu as noté, et la moitié de la valeur sera perdue.
Ce qu’on n’y met pas
Pour que ce carnet reste vivant, il faut qu’il reste léger. Voici ce qu’il vaut mieux éviter :
Pas de longues définitions recopiées du dictionnaire. Le carnet n’est pas un lexique. Si tu veux comprendre un mot en profondeur, fais-le ailleurs.
Pas de citations qui ne te touchent pas. La règle d’or : n’écris que ce qui t’a vraiment arrêté en lisant. Si tu notes pour noter, le carnet devient une corvée, et tu l’abandonneras.
Pas de mise en page compliquée. Un carnet simple, des entrées datées, c’est tout. La beauté du système, c’est sa simplicité.
Comment l’utiliser au fil du temps
Le carnet ne sert pas seulement à écrire dedans. Il sert surtout à y revenir.
Une fois par semaine, prends dix minutes pour relire ce que tu y as noté. Sans effort, sans pression, juste relire. Tu seras surpris : certaines expressions que tu pensais avoir oubliées te reviendront, et certaines te frapperont à nouveau, plus fort que la première fois.
Une fois par mois, choisis trois ou quatre entrées et essaie de les réutiliser dans une phrase à toi : ce qui était passif devient actif. Ce qui était lu devient écrit. Ce qui était lu chez un autre devient tien.
Un compagnon pour des années
Le plus beau dans tout ça, c’est que ce carnet grandit avec toi. Au bout d’un an, tu auras quelque chose. Au bout de cinq ans, tu auras un trésor. Et tu t’apercevras qu’en feuilletant tes propres pages, tu trouves parfois des choses plus utiles que dans certains livres, parce que ce sont des choses que toi tu as choisies, à des moments où elles te parlaient.
العِلْمُ صَيْدٌ وَالكِتَابَةُ قَيْدُهُ ❊ قَيِّدْ صُيُودَكَ بِالحِبَالِ الوَاثِقَةْ
فَمِنَ الحَمَاقَةِ أَنْ تَصِيدَ غَزَالَةً ❊ وَتَتْرُكَهَا بَيْنَ الخَلَائِقِ طَالِقَةْ
Le savoir est une proie, et l’écriture est ce qui le retient ; retiens donc tes prises avec des liens solides.
Car c’est folie d’attraper une gazelle, pour la laisser ensuite repartir libre.
Commence aujourd’hui. Un cahier simple, un stylo, et la prochaine page que tu liras en arabe. Note une seule chose. Demain, une autre. Et regarde, dans six mois, ce que tu auras entre les mains.

