Avant l’Islam, la richesse des Arabes ne se mesurait pas en palais ni en bibliothèques, mais en paroles. Et au sommet de cette parole se trouvent quelques poèmes que la mémoire des hommes a gardés pendant plus de quinze siècles : les Mouallaqat (المعلقات). On les considère comme les poèmes les plus précieux et les plus aboutis de toute la poésie arabe ancienne.
Pourquoi ce nom de « suspendues » ?
Le mot mouallaqat vient du verbe « suspendre, accrocher ». Mais d’où vient ce nom ? Les savants n’ont pas tranché de manière unique, et plusieurs explications coexistent.
La plus célèbre est la théorie de la Kaaba. Selon elle, ces poèmes auraient été écrits à l’eau d’or sur des étoffes de soie, puis suspendus aux tentures ou aux murs de la Kaaba à La Mecque, par respect et admiration. Cette thèse est rapportée par des historiens comme Ibn al Kalbi et Ibn Khaldoun.
Une deuxième explication dit qu’on les appelle ainsi parce qu’elles « restent suspendues » dans le cœur et la mémoire : tant elles sont belles, celui qui les entend ne peut plus les oublier.
Ces poèmes portent d’ailleurs d’autres noms anciens : al Moudhahhabat (« les dorées », en référence à l’encre d’or), al Soumout (parce qu’on les comparait à des colliers de perles), al Sabe al Tiwal (« les sept longues ») ou encore al Mashhourat (« les célèbres »).
La collecte et la transmission des poèmes
Avant d’être réunies dans des livres, les Mouallaqat ont vécu pendant des générations par la transmission orale, et c’est là un point essentiel pour comprendre comment elles ont traversé les siècles.
La mémoire et les disciples. Les Arabes de cette époque avaient une mémoire prodigieuse : certains retenaient un long poème après une ou deux écoutes seulement. La poésie était souvent une affaire de famille. Zouhayr ibn Abi Soulma, par exemple, appartenait à toute une lignée de poètes : son père, ses deux sœurs, ses fils Kaab et Boujayr, et même le fils de son fils. À chaque grand poète était attaché un rawi, un disciple transmetteur, chargé de mémoriser ses vers et de les diffuser. Kaab ibn Zouhayr fut ainsi le transmetteur de son père.
L’autorisation de transmettre. Un poète n’autorisait pas son disciple à porter ses vers tant qu’il n’avait pas atteint une réelle maîtrise. On raconte que Zouhayr emmenait son fils Kaab dans le désert et lui demandait de compléter des vers improvisés ; ce n’est qu’après avoir vérifié sa mémoire qu’il lui donna son autorisation.
Hammad, le voleur devenu savant. L’histoire de l’homme qui a sauvé ces poèmes est étonnante. On le connaît sous le nom de Hammad al Rawiya, autrement dit « Hammad le transmetteur ». Il a vécu au deuxième siècle de l’Hégire, à l’époque omeyyade.
Au début de sa vie, Hammad n’avait rien d’un homme de savoir. C’était un voleur, qui agissait la nuit. Un soir, il entra par effraction dans la maison d’un savant pour la cambrioler. Mais il eut beau fouiller partout, il ne trouva rien de précieux à emporter : ni or, ni argent, seulement des livres.
Par curiosité, il se mit à feuilleter ces livres. Et là, quelque chose changea en lui. Les textes le passionnèrent tellement qu’il en oublia ce qu’il était venu voler. Il se prit d’amour pour la poésie et pour la langue, au point de tout abandonner pour se consacrer à l’étude.
Hammad avait un don rare : une mémoire immense. Comme beaucoup d’Arabes de son temps, il pouvait retenir un long poème après l’avoir entendu une ou deux fois seulement. Il parcourut donc le pays pour écouter, mémoriser et rassembler les vers des anciens. Avec les années, il devint l’un des plus grands connaisseurs de poésie de son époque.
C’est lui qui, le premier, réunit les grands poèmes anciens dans un seul livre. On dit qu’il fut aussi le premier à faire ce travail de choix, en sélectionnant les plus beaux poèmes pour les garder ensemble.
La poésie, registre des Arabes
Pour comprendre les Mouallaqat, il faut comprendre la place de la poésie dans la société d’avant l’Islam, celle qu’on appelle la Jahiliyya.
À cette époque, la poésie était le diwan des Arabes, autrement dit leur registre : leur histoire, leur mémoire sociale, leur fierté et leur droit, tout passait par le vers. Le poète n’était pas un simple artiste. Il était la voix de sa tribu, son défenseur et son historien.
Les poèmes se déclamaient lors de grands rassemblements, comme le marché d’Oukaz, où les meilleures œuvres étaient choisies par des critiques ou par des rois. Il faut ici corriger une idée fausse : la Jahiliyya ne signifie pas une ignorance totale. Les Arabes possédaient des connaissances en astronomie, en médecine, et surtout une maîtrise inégalée de leur langue. C’est précisément sur ce terrain de l’éloquence que le Coran viendra plus tard les défier.
Combien sont ces poèmes, et qui les a composés ?
Le chiffre le plus connu est sept, mais les critiques anciens ont varié. Sept poèmes font l’objet d’un large accord : ceux d’Imrou al Qays, Zouhayr ibn Abi Soulma, Tarafa ibn al Abd, Antara ibn Shaddad, Amr ibn Kalthoum, al Harith ibn Hilliza et Labid ibn Rabia. D’autres savants, comme al Tibrizi ou al Nahhas, en comptent neuf ou dix, en ajoutant généralement al Asha, al Nabigha al Dhoubyani et Abid ibn al Abras.
Voici les principaux poètes.
Imrou al Qays (اِمْرُؤُ الْقَيْسِ) : on l’appelle le « prince des poètes ». Il a passé sa vie à errer de lieu en lieu, et il décrivait les choses avec une précision étonnante.
Tarafa ibn al Abd (طَرَفَةُ بْنُ الْعَبْدِ) : mort très jeune, vers vingt quatre ans. Sa poésie réfléchit beaucoup sur la vie et sur la mort.
Zouhayr ibn Abi Soulma (زُهَيْرُ بْنُ أَبِي سُلْمَى) : le poète de la sagesse et de la paix. Il a célébré la fin d’une longue guerre entre deux tribus, celle de Dahis et al Ghabra.
Amr ibn Kalthoum (عَمْرُو بْنُ كُلْثُومٍ) : le poète de la fierté et de la force de sa tribu.
Antara ibn Shaddad (عَنْتَرَةُ بْنُ شَدَّادٍ) : le « chevalier noir », connu pour son courage et pour son amour envers Abla. Sa mère était éthiopienne. Il faisait partie des poètes à la peau noire qu’on surnommait « les corbeaux des Arabes ».
Labid ibn Rabia (لَبِيدُ بْنُ رَبِيعَةَ) : il a vécu assez longtemps pour connaître l’Islam. On le connaît surtout pour ses belles descriptions de la nature.
Al Harith ibn Hilliza (الْحَارِثُ بْنُ حِلِّزَةَ) : connu pour le long discours qu’il prononça pour défendre sa tribu devant le roi Amr ibn Hind.
À ces noms s’ajoutent souvent trois autres poètes, comptés parmi les dix par certains savants.
Al Asha (الْأَعْشَى، مَيْمُونُ بْنُ قَيْسٍ) : on le surnommait Sannajat al Arab, « le joueur de cymbales des Arabes », parce que sa poésie était très musicale, presque comme une chanson. Les Qouraysh avaient peur de la force de ses poèmes d’éloge et l’auraient éloigné du Prophète ﷺ en lui offrant cent chameaux.
Al Nabigha al Dhoubyani (النَّابِغَةُ الذُّبْيَانِيُّ) : le poète des rois. Il vivait à la cour des rois de la ville d’al Hira. Au marché d’Oukaz, c’était aussi lui qui jugeait les poètes et départageait leurs concours. On retient surtout ses poèmes d’excuse, qu’on appelle l’itidhar : après avoir été accusé à tort, il dut en écrire beaucoup pour retrouver les faveurs du roi al Nouman.
Abid ibn al Abras (عَبِيدُ بْنُ الْأَبْرَصِ) : son poème est un peu à part, car il suit un rythme rare et irrégulier, le moukhalla al basit. Pour certains chercheurs, comme le docteur Qabawa, ce poème date des tout débuts de la poésie arabe, environ trois siècles avant l’Islam. C’est ce qui explique qu’il soit moins fluide que les poèmes plus récents.
Comment est construit un de ces poèmes ?
Une mouallaqa est une longue qasida. Elle suit en général un plan classique en trois grands moments.
D’abord, al nasib (ou al atlal) : le poète commence par s’arrêter devant les ruines du campement abandonné de la femme qu’il aime, et il pleure le souvenir. C’est l’ouverture la plus célèbre de la mouallaqa d’Imrou al Qays :
قِفَا نَبْكِ مِنْ ذِكْرَى حَبِيبٍ وَمَنْزِلِ بِسِقْطِ اللِّوَى بَيْنَ الدَّخُولِ فَحَوْمَلِ
« Arrêtez-vous tous deux : pleurons au souvenir d’une femme aimée et d’un campement, là où s’affaisse le sable, entre al Dakhoul et Hawmal. » (Imrou al Qays)
Ensuite vient al rahil, le voyage : le poète décrit sa traversée du désert et fait souvent un long éloge de sa monture, chamelle ou cheval, pour prouver son endurance et son courage.
Enfin vient al gharad, le cœur du poème, son but véritable. Ce peut être l’éloge (madih), la fierté (fakhr), la sagesse (hikma) ou la satire (hija).
Les grands thèmes
La chevalerie et la guerre. L’héroïsme au combat est central, comme chez Antara qui décrit ses blessures sans crainte et son mépris du danger :
وَلَقَدْ ذَكَرْتُكِ وَالرِّمَاحُ نَوَاهِلٌ مِنِّي وَبِيضُ الْهِنْدِ تَقْطُرُ مِنْ دَمِي
« Je me suis souvenu de toi alors que les lances s’abreuvaient de moi, et que les épées indiennes étaient couvertes de mon sang. » (Antara ibn Shaddad)
La fierté de la tribu et de la lignée. Amr ibn Kalthoum vante la puissance des siens dès l’ouverture de son poème :
أَلَا هُبِّي بِصَحْنِكِ فَأَصْبِحِينَا وَلَا تُبْقِي خُمُورَ الْأَنْدَرِينَا
« Allons, lève-toi avec ta coupe et donne-nous à boire le matin ; ne garde rien des vins d’al Andarin. » (Amr ibn Kalthoum)
Et il pousse la fierté jusqu’à l’hyperbole, en disant que le simple nourrisson de sa tribu inspire déjà la soumission aux puissants :
إِذَا بَلَغَ الْفِطَامَ لَنَا صَبِيٌّ تَخِرُّ لَهُ الْجَبَابِرُ سَاجِدِينَا
« Lorsqu’un de nos enfants atteint le sevrage, les tyrans tombent devant lui, prosternés. » (Amr ibn Kalthoum)
La mort et le destin. Tarafa médite sur le temps qui dévoile tout, sans qu’on l’ait cherché :
سَتُبْدِي لَكَ الْأَيَّامُ مَا كُنْتَ جَاهِلًا وَيَأْتِيكَ بِالْأَخْبَارِ مَنْ لَمْ تُزَوِّدِ
« Les jours te révéleront ce que tu ignorais, et celui que tu n’as pas rétribué t’apportera les nouvelles. » (Tarafa ibn al Abd)
La sagesse. Zouhayr est le maître de ce registre. Il dit sa lassitude après une longue vie :
سَئِمْتُ تَكَالِيفَ الْحَيَاةِ وَمَنْ يَعِشْ ثَمَانِينَ حَوْلًا لَا أَبَا لَكَ يَسْأَمِ
« Je me suis lassé des fardeaux de la vie ; et qui vit quatre vingts ans, ô toi qui n’as plus de père, finit par se lasser. » (Zouhayr ibn Abi Soulma)
Et il décrit la mort comme une chamelle aveugle qui frappe au hasard, sans choisir ses victimes :
رَأَيْتُ الْمَنَايَا خَبْطَ عَشْوَاءَ مَنْ تُصِبْ تُمِتْهُ وَمَنْ تُخْطِئْ يُعَمَّرْ فَيَهْرَمِ
« J’ai vu les morts frapper comme une bête aveugle dans la nuit : qui elle atteint, elle le tue ; qui elle manque, vit longtemps et vieillit. » (Zouhayr ibn Abi Soulma)
Cette veine de sagesse rejoint parfois une vérité que l’Islam confirmera. Le Prophète ﷺ a dit que la parole la plus vraie jamais prononcée par un poète était celle de Labid :
أَلَا كُلُّ شَيْءٍ مَا خَلَا اللَّهَ بَاطِلُ
« Tout, hormis Dieu, est vanité. » (Labid ibn Rabia)
Ce que l’on sait moins
Trois points, peu connus du grand public, éclairent la manière dont ces poèmes ont vécu.
Des poèmes longuement retravaillés. Contrairement à l’image de vers jaillis d’un seul élan, les poètes reprenaient leurs œuvres sur de longues périodes. Zouhayr passait parfois une année entière sur un poème : on appelait pour cela ses pièces les Hawliyyat (« les annuelles »). C’est pourquoi il existe, pour un même poème, plusieurs versions, les riwayat : elles ne sont pas toujours des erreurs de copie, mais souvent les corrections du poète lui même au fil de ses récitations.
Le débat sur le « plagiat ». Il arrive que deux poètes aient des vers presque identiques, comme entre Imrou al Qays et Tarafa. Certains y voient un emprunt (sariqa) ; d’autres parlent plutôt de taradouf, une rencontre fortuite, qu’on compare à deux chevaux laissant la même empreinte de sabot au même endroit, sans s’être influencés.
Chacun excellait à sa façon. Les critiques anciens ne classaient pas les poètes en absolu, mais selon le contexte : Imrou al Qays était le meilleur lorsqu’il décrivait sa monture, al Nabigha lorsqu’il avait peur et présentait ses excuses, Zouhayr lorsqu’il louait avec sagesse, et al Asha lorsqu’il était joyeux.
Pourquoi ces poèmes comptent autant pour la langue arabe
Les Mouallaqat ne sont pas seulement de beaux poèmes anciens. Elles occupent une place centrale dans les sciences de la langue, pour trois raisons.
D’abord, elles forment une base lexicale. Elles offrent la langue arabe dans sa forme la plus pure. Les premiers savants, comme al Khalil ibn Ahmad, s’en sont servis pour établir les fondements du lexique et de la grammaire.
Elles constituent également un modèle littéraire. Elles ont fixé les règles de la métrique (les bouhour) et de la rime qui ont guidé les poètes arabes pendant des siècles.
En résumé
Les Mouallaqat sont sept poèmes (dix pour certains) composés avant l’Islam, considérés comme le sommet de la poésie arabe. Leur nom vient sans doute de ce qu’elles furent suspendues à la Kaaba, ou simplement de ce qu’elles s’accrochent au cœur de qui les écoute. Transmises d’abord de mémoire par des disciples, puis rassemblées par Hammad al Rawiya et expliquées par de grands commentateurs, elles nous transmettent, à travers la fierté d’Amr ibn Kalthoum, la bravoure d’Antara, la sagesse de Zouhayr ou la mélancolie d’Imrou al Qays, …

