• L’origine de la grammaire arabe : pourquoi et comment elle fut établie


    Introduction

    Au début de l’islam, la langue arabe commença à se corrompre. Les Arabes côtoyaient de plus en plus les peuples non-arabes qui entraient dans l’islam. Ces nouveaux convertis apprenaient l’arabe mais faisaient des erreurs de vocalisation et de grammaire.

    Ces erreurs devenaient dangereuses, surtout quand elles touchaient la récitation du Coran. Une mauvaise vocalisation pouvait changer complètement le sens d’un verset.

    C’est dans ce contexte que des savants décidèrent d’établir des règles pour préserver la langue arabe. Voici les récits qui nous sont parvenus sur l’origine de cette science.


    Les événements qui poussèrent à établir la grammaire

    L’erreur qui changea le sens du Coran

    L’un des événements déclencheurs les plus célèbres concerne un verset de la sourate At-Tawba (verset 3).

    Le verset dit :

    أَنَّ اللهَ بَرِيءٌ مِنَ الْمُشْرِكِينَ وَرَسُولُهُ

    Ce qui signifie : « Allah se désavoue des polythéistes, ainsi que Son messager. »

    Autrement dit : Allah et Son messager se désavouent tous les deux des polythéistes.

    Mais à cause d’une mauvaise vocalisation, certains lisaient :

    أَنَّ اللهَ بَرِيءٌ مِنَ الْمُشْرِكِينَ وَرَسُولِهِ

    En prononçant وَرَسُولِهِ (wa rasūli-hi) au lieu de وَرَسُولُهُ (wa rasūlu-hu), le sens devient : « Allah se désavoue des polythéistes et de Son messager. »

    Ce qui donnerait un sens complètement opposé et blasphématoire !

    On rapporte qu’un bédouin entendit cette mauvaise récitation et s’écria : « Si Allah s’est désavoué de Son messager, alors moi aussi je me désavoue de lui ! »

    Quand Omar ibn al-Khattab apprit cela, il corrigea le bédouin et lui expliqua le vrai sens du verset. Le bédouin dit alors : « Par Allah, moi aussi je me désavoue de ce dont Allah et Son messager se sont désavoués ! »

    Omar ordonna alors que le Coran ne soit enseigné que par des gens qui maîtrisent parfaitement la langue arabe.

    Les confusions dans la vie quotidienne

    Les erreurs ne touchaient pas seulement le Coran. Même dans la vie de tous les jours, la mauvaise vocalisation créait des confusions.

    Deux récits ont été rapportés sur le rôle de la fille d’Abu al-Aswad al-Du’ali :

    Premier récit : la chaleur

    Un jour, Abu al-Aswad rendit visite à sa fille à Bassora. Elle lui dit :

    يَا أَبَتِ، مَا أَشَدُّ الْحَرِّ

    À cause de sa vocalisation, Abu al-Aswad comprit qu’elle posait une question : « Ô père, quel est le moment le plus chaud de l’année ? »

    Il répondit : « Le mois de Safar. »

    Elle lui dit : « يَا أَبَتِ، إِنَّمَا أَخْبَرْتُكَ وَلَمْ أَسْأَلْكَ » — « Ô père, je t’ai informé, je ne t’ai pas posé de question ! »

    Elle voulait en fait s’exclamer : « مَا أَشَدَّ الْحَرَّ ! »« Que la chaleur est intense ! »

    Second récit : le ciel

    On rapporte aussi que sa fille lui dit un jour :

    يَا أَبَتِ، مَا أَحْسَنُ السَّمَاءِ

    Abu al-Aswad comprit qu’elle posait une question : « Quelle est la plus belle chose dans le ciel ? »

    Il répondit : « نُجُومُهَا » — « Ses étoiles. »

    Elle dit : « يَا أَبَتِ، إِنَّمَا تَعَجَّبْتُ مِنْ حُسْنِهَا » — « Ô père, je me suis émerveillée de sa beauté ! »

    Elle voulait en fait s’exclamer : « مَا أَحْسَنَ السَّمَاءَ ! »« Que le ciel est beau ! »

    Il lui dit : « إِذَنْ فَقُولِي : مَا أَحْسَنَ السَّمَاءَ ! » — « Alors dis : مَا أَحْسَنَ السَّمَاءَ avec la bonne vocalisation ! »

    Une prise de conscience

    Ces récits, et d’autres encore rapportés dans les livres anciens, montrent que l’établissement de la grammaire arabe ne fut pas le résultat d’un seul événement isolé. C’est plutôt une accumulation d’incidents — erreurs dans la récitation du Coran, confusions dans la vie quotidienne, fautes commises par les nouveaux convertis — qui poussa les savants à agir.

    Chaque fois qu’Abu al-Aswad ou d’autres entendaient une erreur grave, ils prenaient conscience de l’urgence de préserver la langue.

    On rapporte qu’Abu al-Aswad, après avoir entendu quelqu’un réciter le verset de la sourate At-Tawba avec une erreur, dit :

    « لَا تَطْمَئِنُّ نَفْسِي إِلَّا أَنْ أَضَعَ شَيْئًا أُصْلِحُ بِهِ هَذَا »

    « Mon âme ne sera pas en paix tant que je n’aurai pas établi quelque chose pour corriger cela. »

    C’est cette multiplication des problèmes qui rendit l’établissement d’une science de la grammaire inévitable.


    Les deux pères fondateurs de la grammaire arabe

    Ali ibn Abi Talib : celui qui posa les fondations

    Selon plusieurs récits, c’est Ali ibn Abi Talib (عَلِيُّ بْنُ أَبِي طَالِبٍ) qui posa les premières bases de la grammaire arabe.

    On rapporte qu’Ali était préoccupé par la corruption de la langue. Un jour, Abu al-Aswad entra chez lui et le trouva pensif. Il lui demanda : « À quoi penses-tu, ô Commandeur des croyants ? »

    Ali répondit : « J’ai entendu dans votre pays des fautes de langue. Je veux écrire un livre sur les bases de la langue arabe. »

    Quelques jours plus tard, Ali donna à Abu al-Aswad une feuille sur laquelle il avait écrit les principes fondamentaux :

    « الْكَلَامُ كُلُّهُ اسْمٌ وَفِعْلٌ وَحَرْفٌ. فَالِاسْمُ مَا أَنْبَأَ عَنِ الْمُسَمَّى، وَالْفِعْلُ مَا أَنْبَأَ عَنْ حَرَكَةِ الْمُسَمَّى، وَالْحَرْفُ مَا أَنْبَأَ عَنْ مَعْنًى لَيْسَ بِاسْمٍ وَلَا فِعْلٍ. »

    Ce qui signifie :

    « La parole tout entière se divise en : nom, verbe et particule.

    • Le nom (الِاسْمُ) désigne une chose.
    • Le verbe (الْفِعْلُ) indique une action.
    • La particule (الْحَرْفُ) apporte un sens mais n’est ni nom ni verbe. »

    Ali lui dit : « تَتَبَّعْهُ وَزِدْ فِيهِ مَا وَقَعَ لَكَ » — « Continue ce travail et ajoute ce qui te viendra. »

    Cette classification (nom, verbe, particule) est devenue le fondement de toute la grammaire arabe.

    Abu al-Aswad al-Du’ali : celui qui développa la science

    Abu al-Aswad al-Du’ali (أَبُو الْأَسْوَدِ الدُّؤَلِيُّ) est reconnu comme le premier grammairien de l’histoire de la langue arabe.

    Il prit les bases qu’Ali lui avait enseignées, les développa et les enrichit. Il travailla sur ces règles et les présenta à Ali qui les corrigea et les compléta.

    Quand on demandait à Abu al-Aswad d’où lui venait cette science, il répondait :

    « أَخَذْتُ حُدُودَهُ عَنْ عَلِيِّ بْنِ أَبِي طَالِبٍ »

    « J’ai pris ses règles d’Ali ibn Abi Talib. »

    Ainsi, la grammaire arabe est le fruit d’une collaboration entre ces deux grandes figures : Ali ibn Abi Talib qui traça les grandes lignes, et Abu al-Aswad al-Du’ali qui les développa et les transmit aux générations suivantes.


    Conclusion

    La grammaire arabe est née pour une raison simple : protéger la langue du Coran.

    Les erreurs de vocalisation se multipliaient et pouvaient changer le sens des versets. Il fallait agir.

    Ali ibn Abi Talib posa les premières bases. Abu al-Aswad al-Du’ali les développa et les enseigna. Puis d’autres savants après eux continuèrent ce travail.

    Grâce à eux, la langue arabe fut protégée. Les non-Arabes purent l’apprendre correctement. Et les Arabes eux-mêmes purent garder leur langue pure.

    Aujourd’hui, nous utilisons encore les mêmes bases qu’ils ont posées il y a plus de 1400 ans. Qu’Allah les agrée et leur fasse miséricorde.

  • Les débuts de la science du ṣarf

    La science du ṣarf étudie la manière dont les mots arabes se construisent, les modèles qu’ils suivent et les changements qu’ils peuvent subir.

    Au départ, cette science n’était pas séparée du naḥw. Les savants expliquaient les deux ensemble, comme s’il s’agissait d’un seul domaine.

    Puis avec le temps, il devint nécessaire de distinguer clairement les deux sciences pour faciliter l’étude.


    Le premier ouvrage dédié au ṣarf

    Le premier savant connu pour avoir donné au ṣarf une place à part est al-Māzinī (m. 249 H).

    Il écrivit un livre intitulé « al-Taṣrīf », entièrement consacré à la morphologie.

    Ce livre marque un tournant :
    pour la première fois, les règles du ṣarf sont présentées séparément avec un ordre clair.


    Le développement progressif de la science

    Après al-Māzinī, plusieurs savants ont continué à organiser cette science et à en approfondir les notions.

    Ibn Jinnī (m. 392 H)

    • Expliqua le livre d’al-Māzinī dans « al-Munṣif ».
    • Écrivit également « al-Taṣrīf al-Mulūkī », où il expose les règles de manière plus précise.

    Ibn Yaʿīsh (m. 643 H)

    • Commenta al-Taṣrīf al-Mulūkī, ce qui facilita la compréhension pour les étudiants.

    Ibn ʿUṣfūr (m. 669 H)

    • Auteur de « al-Mumtiʿ fī al-Taṣrīf », un ouvrage référence en morphologie.

    Abū Ḥayyān (m. 745 H)

    • Résuma cet ouvrage dans « al-Mubdiʿ mina al-Mumtiʿ ».

    Grâce à ces travaux successifs, le ṣarf est devenu plus clair, plus structuré, et plus accessible.


    L’importance de l’ouvrage al-Shāfiyya

    Parmi les ouvrages célèbres du ṣarf, l’un des plus connus est « al-Shāfiyya » d’Ibn al-Ḥājib (m. 686 H).

    Dans ce livre, les règles principales sont rassemblées de manière claire et ordonnée.

    Ibn al-Ḥājib y a extrait les règles de morphologie de :

    • « al-Mufaṣṣal » de al-Zamakhsharī,
    • et « al-Mufaṣṣal » est lui-même un résumé de « al-Kitāb » de Sībawayh, l’un des piliers de la langue arabe.

    Conclusion

    L’histoire du ṣarf montre une évolution progressive :

    • Au début, il était intégré au naḥw,
    • puis il fut séparé grâce au travail d’al-Māzinī,
    • ensuite plusieurs savants l’ont expliqué, enrichi et structuré,
    • jusqu’à l’organisation aboutie que l’on retrouve dans des ouvrages comme al-Shāfiyya.

    Aujourd’hui, cette structure rend l’étude du ṣarf plus simple, plus claire, et plus accessible.

    Connaître les savants qui ont transmis cette science aide à comprendre leur rôle essentiel dans sa préservation.